« Au début, on nous prenait pour des fous » : William Méauzoone sur Leviia
Le co-fondateur de la startup française Leviia revient sur six ans de croissance fulgurante : 1,5 million d'utilisateurs, la souveraineté des données, et les défis de la certification SecNumCloud.

Un pari audacieux en 2020
En 2020, l'idée de concurrencer les géants américains du cloud avec une solution française de stockage prêtait à sourire. C'est l'avis de William Méauzoone, co-fondateur de Leviia, qui se souvient d'une époque où l'argumentaire autour d'un cloud « souverain, sécurisé et écologique » n'attirait qu'une poignée de militants des données.
Le paysage a radicalement changé. Leviia revendique désormais le statut de scale-up avec 1,5 million d'utilisateurs et gère l'infrastructure de 600 000 comptes lycéens et personnels pour la région Île-de-France. Une ascension fulgurante pour une entreprise familiale, née d'une simple frustration technique.
Les origines : le contrôle des données
Tout a commencé par un constat du frère de William, Arnaud, co-fondateur et expert en cybersécurité. Pour l'un de leurs projets, Arnaud cherchait une suite collaborative souveraine et accessible. Il a alors proposé de concevoir un système concurrent de Dropbox, axé sur le dépôt de documents et l'édition collaborative.
Plutôt que de louer des espaces de stockage clés en main, les deux frères ont fait le choix audacieux de l'indépendance matérielle. « Soit tu achètes du stockage sur étagère, mais tu le payes cher. Soit, comme nous, tu décides de fabriquer ton propre stockage », explique William Méauzoone.
Leviia achète ses propres serveurs, hébergés à leurs débuts chez OVH, et conçoit son propre système pour réduire drastiquement le coût au téraoctet. La cible initiale : des particuliers sensibles aux enjeux de contrôle des données. « Pour Arnaud, c'était presque une mission sociale », se souvient William.
Du B2C au B2B : le tournant décisif
Très vite, la demande s'est diversifiée. Des dirigeants de PME ont frappé à la porte des deux frères, à la recherche de solutions pour leurs entreprises. Après dix-huit mois de R&D, l'offre Pro (B2B) a été industrialisée début 2022 et est devenue rapidement le fer de lance de l'entreprise.
« Aujourd'hui, notre offre B2C reste un produit de stockage monoclient, tandis que l'offre B2B est devenue notre axe de développement majeur : c'est une suite collaborative complète avec chat, visio, agenda, lecteur mail, kanban et tableau blanc. Nos données sont réparties dans trois datacenters en France avec des sauvegardes quotidiennes conservées 180 jours pour les professionnels. »
Messagerie et IA : les deux prochains chantiers
Leviia continue de miser sur la demande d'émancipation d'une partie du public français et européen. William Méauzoone identifie deux axes majeurs de développement.
Le premier consiste à développer un moteur de boîte mail propriétaire. « Pour vraiment sortir les gens d'Office 365, il faut une vraie messagerie. Aujourd'hui, nous n'avons qu'un lecteur. »
Le second axe est l'intelligence artificielle. « Puisque nous avons la donnée de nos clients, nous voulons y brancher une IA qui agira comme un agent interactif sur le chat ou les documents, dans le respect total des données. »
Sur ce point, les deux entrepreneurs se veulent pragmatiques. L'accent est mis sur la souveraineté de l'infrastructure plutôt que sur la nationalité du modèle. « Un modèle IA, ce n'est que des mathématiques. Peu importe qu'il soit chinois ou américain à la base, tant qu'il tourne sur des machines françaises chez Scaleway, nous respectons notre promesse. »
Trump, la DINUM et le marché qui bascule
Si ce travail a été accompli par conviction, c'est aussi parce que le marché s'est profondément transformé, passant d'une niche militante à un mouvement bien plus large.
« À l'époque, on nous prenait pour des fous ! Aujourd'hui, les DSI et les chefs d'entreprise ont pris conscience des enjeux. Commercialement parlant, l'arrivée de Donald Trump a été une bénédiction : les gens ont compris que ce qu'on leur disait depuis des années sur la menace américaine était réel. »
Les directives de l'État français pour reprendre le contrôle des données ont également joué un rôle déterminant. Reste la question de la relation entre l'État et les acteurs privés. Leviia a choisi d'être pragmatique et de collaborer avec les équipes de la DINUM, qui produisent « La Suite ».
« Certains se demandent si c'est le rôle de l'État de fabriquer des logiciels, sachant qu'il existe déjà une trentaine de sociétés françaises sur ce créneau. Le vrai test sera financier. Aujourd'hui, « La Suite » est gratuite pour les ministères, ce qui crée une concurrence un peu déloyale. »
SecNumCloud : un objectif coûteux
Pour accéder aux marchés publics les plus exigeants, la conformité sera déterminante. Leviia a été la plus jeune société française certifiée HDS et ISO 27001. SecNumCloud est clairement une cible, mais le processus est extrêmement coûteux.
« Il nous faudra environ deux ans pour l'obtenir. Cela exige une infrastructure physique et réseau totalement dédiée et séparée. Par exemple, nos administrateurs en télétravail devront utiliser deux PC distincts : un pour Leviia, un autre strictement déconnecté du reste et réservé à SecNumCloud. »
Cet investissement considérable en temps et en logistique est d'autant plus frustrant face à des acteurs comme S3NS ou Bleu, qui visent SecNumCloud en s'appuyant sur des technologies américaines.
Mais pour William Méauzoone, le vrai problème se situe ailleurs. « Légalement, ils ont le droit de le faire. Le cahier des charges SecNumCloud interdit d'être une société américaine, mais permet d'être une société de droit français utilisant une « stack » américaine. Ce qui me dérange beaucoup plus, ce sont les entreprises qui confient leurs données à des hébergeurs purement américains et qui disent à leurs clients « n'ayez crainte, c'est compatible RGPD ». Ça, tout le monde sait que c'est faux. »
Les alternatives françaises fiables existent désormais sur le marché. Le plus difficile, selon William Méauzoone, est parfois simplement de les connaître.
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