open-sourcePublié le 18 juin 20265 min de lecture

Murena : comment l'Europe construit un système d'exploitation indépendant

Le fondateur de Murena explique comment est née l'idée d'un OS respectueux de la vie privée, et pourquoi l'Europe peut rivaliser avec les géants américains.

Murena: كيفاش كتبني نظام تشغيل أوروبي مستقل بدل Android

Murena est une entreprise européenne qui construit un système d'exploitation pour smartphones en remplacement d'Android — mais avec des valeurs radicalement différentes. Leur système, appelé /e/OS, repose sur un principe simple : respecter votre vie privée et ne pas vendre vos données à des entreprises de publicité.

Le fondateur de Murena (Gaël Duval) a expliqué dans une longue interview comment l'idée a émergé, et pourquoi ce projet importe non seulement pour les Européens, mais aussi pour les Marocains et les Arabes qui veulent reprendre le contrôle de leurs outils numériques.

D'où vient l'idée ?

L'histoire a commencé par un choc. Duval a découvert l'énorme volume de données qui s'échappe des smartphones sans que nous le sachions. Ces données — votre localisation, vos conversations, ce que vous recherchez — sont collectées et transformées en profils détaillés de votre personnalité.

Il l'a dit en ces termes :

« Dans la vie réelle, c'est totalement interdit. Personne ne peut écouter vos conversations ni lire vos messages. Mais sur un smartphone, tout est permis — c'est un open bar. »

Ce choc a poussé Duval à déclarer : « Personnellement, je ne peux pas continuer à utiliser des outils qui contredisent les valeurs d'une société démocratique moderne. » Il a alors créé un système d'exploitation professionnel, qui respecte la vie privée, tout en offrant une expérience utilisateur normale — pas un système compliqué comme les anciens systèmes libres.

Pourquoi Android exactement ?

Android repose sur un noyau open source (code ouvert), ce qui signifie que Murena pouvait le prendre et le modifier selon ses besoins. Mais Google a ajouté par-dessus des applications et des services propriétaires qui collectent les données.

Murena a dit : « Nous avons seulement besoin du noyau d'Android, et nous construisons dessus quelque chose de complètement nouveau — sans Google, sans Apple, sans Microsoft. »

L'équation est simple :

« Soit nous jurons allégeance à une puissance étrangère, soit nous nous serrons la ceinture et nous travaillons. »

Souveraineté numérique : ce n'est pas qu'un slogan

Duval a dit quelque chose d'important : /e/OS est fabriqué en Europe, avec des valeurs européennes. Ce n'est pas qu'une question technique — c'est une question politique. Si Google ou Apple décidaient demain de couper les liens avec l'Europe, votre téléphone avec /e/OS ne serait pas affecté.

Duval a expliqué qu'il existe une véritable demande en Europe (et même au Maroc et dans le monde arabe) pour des alternatives aux géants américains. La preuve : Murena grandit, tandis que le marché global des smartphones stagne.

L'intelligence artificielle : la solution est l'exécution locale

Duval n'est pas contre l'IA (l'intelligence artificielle), il en est même enthousiaste. Mais le danger est énorme : les grands modèles d'IA (LLMs — les modèles de langage de grande taille, des modèles d'IA qui comprennent et écrivent du texte comme un humain) aspirent d'énormes quantités de données personnelles.

La solution que Murena veut ? Exécuter les modèles d'IA localement (sur le téléphone lui-même, pas sur des serveurs distants). Il a dit :

« Maintenant cette approche fonctionne, mais l'expérience utilisateur n'est pas parfaite encore. Mais cette direction est la bonne. »

C'est une différence énorme : au lieu que Google lise tout ce que vous tapez dans votre Assistant, le modèle s'exécute sur le téléphone lui-même, et vos données ne sortent jamais.

Le téléphone comme « porte d'entrée »

Duval a dit que le smartphone est l'outil idéal pour expliquer aux gens les problèmes de vie privée et de souveraineté numérique. La raison : le téléphone a un impact pratique immédiat. Les gens sentent la différence tout de suite.

Il a dit : « La vie privée et la souveraineté numérique — ce sont des concepts théoriques et difficiles à comprendre au départ. Mais le téléphone attire l'attention. Maintenant il y a un aspect éducatif et utile à cela. »

Cet aspect éducatif est très important : au lieu de dire aux gens « votre vie privée compte », vous dites « ce téléphone ne collecte pas vos données », et les gens sentent la différence.

L'Europe peut-elle le faire ? Bien sûr !

Duval a dit quelque chose de puissant :

« Nous avons les meilleurs ingénieurs du monde en Europe. Nous construisons des Rafale (avions de chasse) et des centrales nucléaires, les logiciels sont à notre portée. Nous ne devons pas avoir de complexe. »

Ce message est important : l'Europe (et le Maroc comme partie de cet écosystème) n'a pas besoin d'avoir peur de concurrencer Google et Apple. Les ressources existent — il faut juste les investissements.

Les services cloud : une nécessité, pas un choix

Murena n'est pas qu'un système d'exploitation — ils proposent aussi des services cloud alternatifs à Gmail et Microsoft. Duval a expliqué que c'est une nécessité :

« Il y a 30 ans, un système d'exploitation pouvait fonctionner seul. Maintenant ce n'est plus le cas. Les gens veulent du cloud, ils veulent la synchronisation entre appareils, ils veulent des applications. »

Chez Murena, le téléphone arrive avec un email sécurisé, un stockage cloud respectueux de la vie privée, et des applications essentielles — tout sans collecter vos données.

Durabilité : le téléphone ne doit pas mourir après deux ans

Duval a dit que le grand problème de l'industrie : le téléphone meurt artificiellement (obsolescence programmée). Après deux ou trois ans, les entreprises disent « votre téléphone est vieux, achetez-en un nouveau ».

Murena veut prouver le contraire : « Un smartphone aujourd'hui peut durer 10 ans. Il n'y a aucune raison technique pour qu'il ne dure pas. L'idée est de prouver à l'industrie que d'autres modèles existent. »

C'est très important pour le Maroc et les pays en développement : au lieu d'acheter un téléphone neuf tous les deux ans (ça coûte cher !), vous pouvez utiliser le même téléphone 5 ou 6 ans avec un système d'exploitation décent.

L'avenir : PC et AeroPhone

Murena travaille sur de nouvelles choses :

  • PC avec /e/OS : avec l'émergence des processeurs ARM (au lieu d'Intel), bientôt vous pourrez acheter un ordinateur portable avec /e/OS, la même vie privée et la même indépendance.
  • AeroPhone : un nouveau téléphone premium avec un kill switch — un bouton physique qui coupe complètement la caméra et le microphone. Pas juste du logiciel, mais du matériel — ce qui signifie que même Google ne peut pas vous espionner.

Qu'est-ce que cela signifie pour vous ?

Le projet de Murena n'est pas qu'une question technique — c'est politique et social. Pour les développeurs marocains, c'est une opportunité : un système d'exploitation open source, européen, qui cherche des développeurs pour y contribuer. Pour les utilisateurs, c'est un choix : un téléphone qui ne collecte pas vos données, ne les vend pas à des entreprises de publicité, et dure plus longtemps. Et surtout : c'est la preuve que l'Europe et le monde arabe peuvent construire des alternatives aux géants américains. Ce n'est pas un rêve — c'est une réalité maintenant.

Articles liés